Il suffit de passer la track (nouvelle)
Il suffit de passer la track
Mariette Gutherz
C’est cet hiver- là que nous avons trouvé un logement dans la bordure sud du quartier de la Petite Patrie. J’avais laissé un message sur le répondeur du propriétaire et, bizarrement, quand celui-ci avait rappelé, c’était pour nous dissuader de louer un appartement trop petit pour une famille. L’existence de cette famille était subodorée par je ne sais quels indices connus de lui seul. Par la suite, en faisant sa connaissance, j’en ai conclu que mon accent français n’était pas étranger à l’affaire. Le fait d’être seulement un couple, plus très jeune, nous avait fait soudainement passer du statut de candidats indésirables à celui de locataires potentiels. Plus tard, à la lecture des détails du bail, je me suis demandé si c’était le sacro-saint politiquement correct qui l’avait retenu d’écrire « enfants non acceptés » en dessous de la ligne « animaux interdits , sauf chats dégriffés ».
La crise du logement venait de commencer à Montréal et les propriétaires se permettaient d’être de plus en plus exigeants, au détriment des familles, à fortiori monoparentales et à bas revenus. Nous avons décidé de visiter tout de suite, il ne fallait pas laisser passer l’occasion, le loyer étant plutôt bas pour le quartier. Il nous a expliqué comment nous rendre à l’appartement et c’est alors que j’ai entendu mentionner la track pour la première fois.
– Pour arriver rue Saint-André il vous faudra passer sous la track, par Saint- Hubert c’est le mieux.
-La track ?
-La voie ferrée, il faut passer dessous.
La semaine suivante nous nous sommes installés dans ce petit logement, mal entretenu, mais qui avait l’avantage de posséder un jardin . Voilà six mois que nous étions arrivés à Montréal, six mois que que je me confrontais, non sans douleur, à la découverte du pays rêvé pour lequel j’avais quitté ma Provence natale. J’étais dans une phase très difficile de notre nouvelle vie. Raphael, mon compagnon, avait rapidement trouvé du travail comme graphiste mais moi je me battais toujours pour faire reconnaître mon expérience et mes diplômes d’enseignante.
Ce matin-là, j’ai décidé de remettre à plus tard ma recherche d’emploi et je suis partie à pied à la découverte de mon nouveau quartier. Je suis passée rapidement devant la vitrine du dépanneur Pilon, une toute petite épicerie tenue par un couple âgé. La veille, j’étais entrée dans un magasin vide, surprise par la voix de perroquet annonçant « porte avant » alors que je franchissais le seuil. Madame Pilon avait fait son apparition quelques minutes plus tard, visiblement arrachée à une sieste de début d’après midi devant la télévision. Elle m’avait servi avec beaucoup d’amabilité, sans doute étais -je une cliente inespérée à cette heure de la journée. Le dépanneur Pilon ne possédait pas une grosse quantité de marchandises, mais proposait par contre un choix de cassettes vidéo plutôt impressionnant pour ce genre de commerce. Au son du carillon, le nasillard « porte avant », j’étais repartie avec un litre de lait, une carte d’adhérente au video club et un film de Lea Pool.
Je suivis le chemin creusé dans la glace sur le trottoir et j’arrivai au bout de la rue où se trouvait un petit parc. Dans un coin , des jeux d’enfants, à moitié ensevelis sous la neige, tout comme trois bancs dont on ne voyait plus que les dossiers. J’avançais jusqu’au centre du parc, attirée par un grand et bel arbre. Je le contemplais longuement.
Sans les feuilles, il m’était impossible de reconnaître de quel sorte d’arbre il s’agissait. Comme souvent à cette période incertaine de mon immigration, mes pensées me conduisirent loin de l’hiver et je me retrouvai devant l’olivier de la petite place qui faisait face à ma maison du sud, celle de l’ancienne vie…
Mais rêvasser immobile devant un arbre est un luxe qui ne correspond pas vraiment au mode de vie hivernal québécois. Gagnée par le froid, je me remis en marche, décidée à retouner à la maison pour boire une tasse de thé et tenter de dissiper la nostalgie. À ce moment- là j’entendis un bruit sourd que je n’ifdentifiai pas tout de suite, un genre de grondement qui résonnait dans l’air glacé. Le bruit alla en s’amplifiant et soudain je vis arriver vers le fond du parc, sur ma droite, un train rouge. Un long train de marchandises avançait lentement, visible à travers un grillage, de l’autre côté de la rue qui longeait le parc. Je venais de comprendre que je me trouvais à quelques mètres de la fameuse « track », la voie ferrée qui traverse Montréal d’est en ouest. Je m’approchai aussi vite que je le pus, tentant de lire les lettres blanches qui se détachaient sur les parois rouge sombre des wagons et je déchiffrai alors les mots Canadian Pacific.
Il existe des moments et des lieux qui restent dans notre mémoire, sans doute parce qu’ils représentent des étapes de notre vie. On revoit la première rencontre ou le départ d’un être cher. On repense à des détails étranges : un chien qui aboyait à ce moment là, l’odeur qui émanait de la baraque à frites voisine ; on se souvient de la couleur du ciel et de la teinte vive de l’écharpe que portait cet amour perdu à jamais. Quand je repense à ce moment, aujourd’hui, assise à ma table de travail , avec pour seul bruit le petit ressac de la mer, c’est le son en mouvement de ce train majestueux qui me revient en mémoire.
Track : la piste – To make tracks : filer , mettre les voiles .
Ce matin-là, agrippée aux grillages , étourdie par le bruit du train, j’ai décidé que je cesserais de regarder en arrière et que si j’avais choisi de partir il y a quelques mois, je devais à présent suivre la piste de ma nouvelle vie.
Un an plus tard, bravant les interdits , nous avions adopté, non pas un enfant, mais un chien , un bel animal roux au museau pointu, lequel était, bien sûr, un inconditionnel des promenades. J’avais obtenu un contrat, j’enseignais sur appel dans un institut de langues. Mon emploi du temps me laissait assez de liberté pour promener le chien, à des heures diverses selon les jours . Tout naturellement, je retournais au petit parc du bout de la rue. Je n’avais pas revu la track depuis ce jour de l’hiver dernier car, à vrai dire, plonger dans le travail et aller à la rencontre des gens du Québec avait occupé tout mon temps .
Je longeais la voie, me disant que, peut-être, avec un peu de chance, j’allais voir un train passer. Le chien trottinait à mes côtés. Je remarquais alors que le grillage présentait par endroits des trous, qui ressemblaient à des déchirures, comme si quelqu’un avait découpé les mailles de fer intentionnellement. À côté de chacune de ces ouvertures sauvages, la ville avait accroché un panneau d’interdiction formelle de traverser les voies. Je regardai un de ces passages avec perplexité, quand je sentis que mon chien tirait sur la laisse. De l’autre côté de la voie ferrée une jeune femmes brune marchait dans notre direction. Elle traversa les rails comme s’il s’agissait d’un simple passage pour piétons et s’avança vers nous en souriant.
- Il est beau ton pitou, on dirait un renard.
- Merci. On a le droit de traverser ?
- Ben, disons qu’on le prend, vu la vitesse à laquelle vont les trains…
C’est ainsi que je fis la connaissance de Louise. J’avais remarqué qu’elle tenait un appareil photo à la main . Elle me raconta qu’elle était photographe et venait souvent se balader le long de la voie ferrée, pour prendre des photos destinées à un travail sur la sécurité urbaine.
- Tu as de la chance de me rencontrer de jour, en fait je viens souvent la nuit, je participe à des marches exploratoires avec un groupe de femmes .
Elle m’expliqua longuement le but de ces marches, qui était de signaler à la ville les endroits du quartier mal éclairés, zones où la sécurité des femmes n’était pas assurée.
C’est grâce à Louise que je découvris le centre de femmes du quartier, où je m’impliquai comme bénévole, connaissant par la suite les moments les plus forts et chaleureux de ma vie québécoise . Louise avait du talent, ses photos étaient non seulement utiles mais belles. Je suis sûre qu’aujourd’hui elle est devenue une grande photographe.
Désormais la track faisait partie de mon quotidien, pour le grand bonheur de mon chien qui suivait avec enthousiasme les balades de plus en plus longues le long de la voie ferrée.
Au fil des saisons, je faisais des rencontres, d’autres promeneuses de chiens, des gens qui flânaient et entamaient parfois la conversation. Je découvris avec étonnement que cet endroit de zone urbaine était en fait grouillant de vie. À certaines heures du matin ou du soir on pouvait croiser les sportifs qui couraient sur le chemin, parfois il fallait s’écarter et laisser passer les bicyclettes, ou bien des ados sur leurs. planches à roulettes. Et puis, de nombreuses personnes traversaient les voies, empruntant les passages du grillage, chargées de sacs, retournant à la maison après le travail ou bien se hâtant vers le métro Rosemont.
Un jour j’assistai au lunch de midi des employé-e-s d’un petit atelier de quartier, tout bonnement installé-é-s sur des bancs et des tables posés au bord du chemin. Mon « bon appétit » fut happé par le fracas du train. Un autre jour, en passant sous un grand pont je vis un trio, un homme et deux femmes vêtues de blanc, qui tapaient en cadence sur des tam-tam. La résonnance était telle, accentuée sans doute par les piles du pont, que mon chien prit peur, me forçant à m’éloigner.
De l’autre côté de la voie, au sud, il y avait un genre de petit bois, plutôt quelques bosquets . À plusieurs reprises je pus y observer les allées et venues d’hommes d’âges différents. Lieu de rencontres masculines furtives, trafic de dealers et toxicomanes ? Je n’ai jamais trop su ce qui se passait là.
Moi aussi je me mis à traverser la track, car je rejoignais mon lieu de travail à vélo et le raccourci vers le boulevard St Laurent était trop tentant. Cela me faisait parfois penser au mur de Berlin, cette ligne qui coupait la ville en deux. Et pourtant, rien de comparable, bien sûr, car les ponts ne manquaient pas pour traverser la voie ferrée ; quant aux passages, on n’y risquait pas sa vie, tout au plus une amende.
Des années plus tard, à l’occasion d’un voyage, – ma piste de vie m’avait alors ramenée en France depuis longtemps-je me suis retrouvée par hasard le long de la track. Les terrains en friche qui bordaient la voie côté sud n’existaient plus . Ils avaient été remplacés par des condos de luxe, l’accès aux rails étant barré par un immense mur, couvert de tags. J’ai repris le chemin du côté nord, cherchant en vain les anciens trous des passeurs d’autrefois . Il ne restait rien.
Quand le son du train qui approchait devint plus présent, je fis brusquement demi -tour et, tournant le dos à la track, je regagnai rapidement les rues de la Petite –Patrie.
Mèze, 5 mars 2006





salut Mariette,
Quelle superbe nouvelle.
Tu as un vrai talent d’écrivain, et j’espère voir un jour un recueil de tes nouvelles publié.
Je t’embrasse
à Bientôt
Gisèle
Merci!
Tu parles d’un recueil de nouvelles. J’y travaille en effet, mais il est loin d’être achevé. Des encouragements comme les tiens vont me faire mettre les bouchées doubles!
à bientôt, toute mon amitié.
Mariette
comme promis,je suis venu me laisser happer par votre écriture,votre style est simple,clair,limpide et l’on prend plaisir à vous lire;
la nouvelle écrite sur le vécu,donne un joli aperçu
d’une tranche de vie,la mémoire permet de la conserver et la garder à maturation jusqu’à la derniére étape qui est la mise en lignes……
au plaisir d’autres nouelles à lire
santiago d’ovs…..
et bien, merci pour votre commentaire, et comme par hasard…
très bientôt une autre nouvelle à lire…
La track a Pemberton, delimite la ligne d’horizon, entre le noir et le blanc de la montagne et la vallée, chacun traverse la track.
Oui, je viens de m’apercevoir que je n’avais pas lu l’histoire de ta famille et du livre écris ainsi que du vidéo tourné. lorsque je t’ai rencontrée au GIV lors de ton tournage et également au FFM. On oublie que la vie courante de nos récits meme courts et parfois poétique ont place dans la société, encore sur une feuille blanche à l’écriture noire. LE récit d’une vie, interpelle nos memoires et actualise notre vie ici-bas et transforme le futur/ avenir!
Merci Gynette et à bientôt de te lire!