La biographie d’une centenaire

Je vous invite à découvrir ce livre réalisé à partir d’entretiens.
DE FIL EN AIGUILLE ou les souvenirs de Conception Llorens, aujourd’hui centenaire, qui fut couturière en Algérie…

le livre

4e de couverture

UN EXTRAIT :

CHAPITRE 3

MA MAISON DE COUTURE JOCELYNE

Ma maison de couture de Blida a fonctionné de 1930 à 1962, durant trente-deux années ! Que de souvenirs heureux attachés à ces années de travail…

Cela avait été mon projet à moi, je l’avais préparé en secret toute seule, personne ne m’avait conseillée et, comme enseigne, j’ai choisi le prénom de ma fille Jocelyne !
J’ai trouvé trois bonnes ouvrières et des petites mains que j’ai pu engager sur le champ. Ma jeune sœur Marcelle faisait d’ailleurs partie de mes employées, je l’avais formée et elle est devenue une très bonne ouvrière.

Je revois cette époque de mes débuts : je travaillais déjà beaucoup, et, quand j’étais occupée avec une cliente pour un essayage, et que c’était l’heure du biberon, une ouvrière me remplaçait pour donner à manger à mon petit. J’ai rapidement acheté un mannequin, c’était indispensable.
Je l’avais commandé à Paris. Quelle excitation quand il est arrivé dans ma boutique !

On travaillait sur des machines à coudre américaines, les Singer. Chaque ouvrière avait sa machine, mais le travail se faisait surtout à la main. Autrefois, la machine ne faisait pas les boutonnières, le surfilage… Maintenant, c’est différent.
Les représentants de France passaient tous les trois mois, pour vendre les boutons, les fils. Ils me laissaient des échantillons de tissus, les dernières nouveautés. Je les mettais en vitrine, car mes clientes réclamaient toujours ce qui se faisait de plus récent, à la mode.
Je recevais les grands catalogues, comme Vogue, où les clientes choisissaient leurs modèles et ensuite je faisais les croquis, je préparais les modèles.
J’ai confectionné de nombreuses robes de mariées La robe de ma nièce Colette, entre autres, était magnifique. Quand les invités l’ont vue, quelqu’un a dit ;
-C’est une perle fine !
La robe de mariée de ma fille Jocelyne était garnie avec des volants en tulle. La layette de mon petit-fils a entièrement été cousue chez moi, c’est une merveille de pièces brodées à la main.

Aujourd’hui, mon mannequin a soixante-seize ans, je l’ai offert à ma nièce, ainsi que mes cahiers de croquis, mon catalogue de coupe.

En 1940 ma maison employait déjà dix ouvrières. Ma clientèle était composée de femmes de colons, mais j’avais également une bonne clientèle arabe. Pour elle, je confectionnais souvent des robes de mariage. Là-bas, les mariages duraient huit jours ! C’était une fête magnifique. La mariée portait une robe différente chaque jour, parfois même cela allait jusqu’à trois robes dans la même soirée. J’étais invitée tout ce temps -là dans la famille de la mariée où j’avais ma chambre. En France, je n’ai rien vu de comparable. À Blida, il s’agissait de grandes familles riches, comme les propriétaires des manufactures de tabac.
Plus tard, vers les années 44-45, je participais aussi à des défilés de mannequins, à l’hôtel d’Orient à Blida, où toutes les maisons de couture présentaient leurs modèles. Je n’oublierai jamais le bonheur ressenti à participer à cette vie de la haute couture, bien sûr je n’ai rien retrouvé de comparable en France.

Pendant tout ce temps-là, ma vie familiale se poursuivait. J’étais bien souvent occupée à l’atelier, mais je trouvais quand même du temps à consacrer à mes enfants. Cependant, mon tempérament indépendant ne convenait vraiment pas à mon mari. Il lui aurait fallu sans doute une femme qui reste sagement à la maison, plutôt que de diriger une maison de couture ! J’étais en avance sur mon époque.
Mais depuis mon enfance, j’avais envie de bouger et soif de découvertes.
Je me souviens que, très jeune, déjà, je conduisais le deux-roues, notre petite voiture attelée. Avec maman, nous partions pour Blida et c’est moi qui menais le cheval. J’ai toujours aimé conduire. D’ailleurs, quand je vivais à Alger, j’avais un ami qui possédait une moto et je la conduisais, lui assis derrière ! Malheureusement je n’ai jamais passé le permis de conduire car mon mari me l’a interdit. En 1936, nous avions acheté une voiture pour que mon mari passe le permis et que nous puissions sortir. En fait, il n’a jamais voulu apprendre et quand j’ai dit :
– Et bien, c’est moi alors qui vais passer mon permis, il s’est exclamé:
– Jamais de la vie, si tu apprends à conduire, c’est le divorce !
Il craignait que je ne prenne la voiture toute seule, il voyait sans doute là une forme d’émancipation supplémentaire. Il m’a mise en demeure de choisir… J’avais deux enfants… J’ai renoncé au permis et je le regrette encore. Mon mari était très jaloux, c’était une vraie maladie, il me faisait vivre une vie impossible. Heureusement, il y avait mon travail à l’atelier, mon royaume à moi, que personne ne pouvait m’enlever (du moins le croyais-je à cette époque !) J’avais une belle situation et j’aurais pu retrouver mon indépendance. Je suis restée avec lui à cause de mes enfants, à l’époque on ne divorçait pas aussi facilement qu’aujourd’hui.

Publié dans : ||le 7 avril, 2007 |Pas de Commentaires »

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