En vol (nouvelle)

EN VOL
par Mariette GUTHERZ

Je m’installe à l’arrière de l’avion, comme d’habitude. Je compte les rangées, je sais qu’à partir de la troisième, je pourrai baisser le siège. Je n’ai pas vraiment peur en avion, mais j’ai souvent entendu dire que les rescapés des accidents, quand il y en avait, se trouvaient à l’arrière de l‘appareil. Si je peux éviter de mourir cette fois-ci, cela me convient, finalement. Le choix du siège est très important, un hublot au niveau de mon regard, c’est bon, je teste le bouton qui permet de reculer un peu, tout va bien. Depuis que le low cost a fait son apparition, trouver la place adéquate représente tout un art, puisque les sièges ne sont pas numérotés. Heureusement pour moi, la plupart des gens considèrent que les places à prendre d’assaut sont celles qui sont situées à l’avant, et peu de voyageurs de ce vol Marseille Berlin ont choisi de foncer vers la passerelle arrière pour s’embarquer.

C’est mon premier voyage de femme libre, de femme libérée devrais-je dire, car cette relation s’achève laborieusement, avec un goût d’échec et de temps perdu qui tourne dans ma tête comme un paquet de linge sale.
Je me suis toujours considérée comme une femme libre, je n’ai jamais voulu me marier et j’ai ainsi vécu successivement avec plusieurs hommes dont je me suis séparée sans procédure particulière, parfois avec sérénité, parfois dans la souffrance. Cette fois-ci le statut de femme libre me semble lourd à assumer, j’ai dépassé la cinquantaine et dix ans de vie commune ont affaibli mon esprit d’ indépendance, mes capacités d’initiative. Cela ne devrait pas durer trop longtemps, je l’espère.

Il est monté par la passerelle arrière lui aussi. Un homme de grande taille, qui se penche bientôt vers les deux fauteuils vides à côté de moi, et fixe d’un air dubitatif les deux appuie tête, puis le plafond, tout en triturant son billet.
– Vous parlez français ? dis-je-, toute prête à faire valoir mon allemand, histoire de dérouiller un peu le rouage « déclinaisons ».
– Bien sûr ! répond- il, l’air offusqué, comme si c’était une obligation dans cet avion.
– Ne cherchez pas le numéro de place, il ne figure pas sur le billet, on se met où l’on veut !

Il s’assied immédiatement à côté de moi, son bras frôlant le mien, alors que le siège côté allée est parfaitement inoccupé. Bien que femme libre -et libérée- cela me contrarie légèrement, il aurait pu demander si cela ne me dérangeait pas, non ?

Pendant que l’hôtesse de l’air se livre aux contorsions habituelles, nous entamons la conversation. C’est plutôt amusant de l’entendre parler de sa fille qui vit au Canada La comparaison entre mœurs nord américaines et européennes est un sujet qui fait pour moi partie des prix Nobel de l’intarissable, depuis que j’ai déboulonné de son piédestal La Belle Province Québécoise. Je crains de le vexer, mais je pose quand même ma question :
- Vous avez un accent étranger, de quel pays venez-vous ?
- Je suis d’origine polonaise, j’ai immigré avec mes parents lorsque j’étais enfant. J’appartiens à l’église Adventiste, l’Église du 7e jour, vous connaissez ?

Il a débité cette tirade d’un trait, et me regarde avec insistance. Mon instinct de conservation me prévient, il faut réagir vite. L’hôtesse s’avance vers nous en tirant de manière virtuelle sur les cordons de son gilet de sauvetage, je me sens légèrement oppressée, en fait j’ai déjà constaté tout à l’heure qu’il n’y avait rien de tel sous mon siège, pas le moindre bout de plastique jaune…
Je me concentre et je vois défiler des images de frontons d’églises entraperçus au Canada, le mot 7e jour m’avait alors intriguée :

-Oui, oui, j’en ai entendu parler, mais vous pourriez sans doute m’en dire plus, dis – je avec politesse.

Et pendant que mon regard passe des nuages aux yeux bleus de mon voisin, j’ai droit à des révélations stupéfiantes sur ce que l’avenir proche me réserve, c’est ainsi que j’apprendrai que la résurrection est pour bientôt.

-Nous vivrons alors dans un monde d’où le mal sera absent, avec Christ ce sont seulement les bonnes personnes qui se réveilleront. Vous savez, murmure t’il, je pense souvent à ce moment où je le verrai, où je serai face à face avec Lui.

Pas trop vite mon vieux, tu vas nous porter la poisse ! Il est vrai que le bonus « un monde où tout le monde s’aime » est alléchant… En espérant cependant que le politiquement correct ne soit pas de mise, c’est bien trop ennuyeux de ne pas se chamailler de temps en temps ! Je garde ces pensées pour moi, pendant que mon bel Adventiste m’explique que la lecture de la Bible guide sa vie et que le mal dans ce monde est l’œuvre de Satan.

À force d’entendre parler de Christ comme s’il était là en permanence, à m’observer avec bienveillance (ou non), soupesant mes possibilités de participation active à la résurrection, il me semble apercevoir dans les nuages un bout de barbe et un sourire cotonné.

Mon voisin m’interroge maintenant sur le motif de mon voyage à Berlin, je parle de mon fils, de son père dont je suis séparée depuis longtemps.

-Séparée? C’est dommage, dit-il avec une certaine gentillesse dans la voix. Avec ma femme, nous avons vécu quelques « turbulences », mais nous sommes restés ensemble. Ce que Dieu a uni, seul Dieu peut le défaire.
Vous savez, enchaîne t’il , je lutte tous les jours pour être bon, car je suis de nature mauvaise.

Pas trop j’espère, me dis-je, en m’écartant légèrement vers le hublot. Des turbulences, dans l’avion cette fois-ci, nous rapprochent à nouveau et je peux sentir son parfum, une odeur citronnée comme je les aime… Nos regards se croisent, mais un petit coup d’oeil vers le ciel me rappelle à l’ordre, je ne vais pas lui faire louper sa résurrection, ce serait dommage après toute une vie d’efforts.
Avant l’atterrissage nous échangeons nos adresses. Très galant, il porte ma valise jusqu’à la sortie de l’aéroport. Mon fils n’est pas encore là, nous nous disons au revoir rapidement.

Deux mois plus tard, un soir d’été au bord de la mer Méditerranée, je l’ai croisé accompagné d’une très belle jeune femme. Il ne me regardait pas. J’ai tendu l’oreille, lui parlait- il du retour imminent de Christ ou bien avait-t’ il finalement renoncé, plongeant avec délices dans les tréfonds de sa nature mauvaise?

Publié dans : ||le 2 janvier, 2009 |1 Commentaire »

1 Commentaire Commenter.

  1. le 9 janvier, 2009 à 20:56 michel écrit:

    délicieuse nouvelle
    où l’humour se méle
    un bol d’air vivifiant
    les mots portés par le vent
    faites nous réver en semant
    des histoires,de par votre talent.

    merci mariette pour cette jolie nouvelle,
    continuez à nous donner l’envie de lire…..
    au plaisir…..michel

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